Denmark Street

Le bus rouge à deux étages s’arrête, je monte au niveau supérieur comme un touriste et recherche une place au premier rang, une place d’où je peux voir les bâtiments, les autres bus rouges et les toits des taxis noirs.

C’est un quartier que je connais bien, nous passons à côté d’un théâtre qui présente « les misérables » depuis plus de vingt ans, un autre qui a toujours eu une affiche du « fantôme de l’opéra », et puis celui où l’on joue Billy Elliott, une magnifique comédie musicale, l’auteur a rajouté le même gros mot si souvent que la pièce est classée pour les plus de 12 ans.

J’arrive à destination, je quitte mon bus et rejoins Denmark Street. C’est une minuscule allée connue des spécialistes. Un lieu où s’accumulent des objets tellement mythiques, on dirait qu’elle sort d’un livre d’Harry Potter. Des strats, des Les Paul, et pour finir avec  la Red Special du guitariste de Queen, selon la légende il a fabriqué l’originale avec le bois de récupération du cadre d’une cheminée. La population est très variée à l’image de Londres et encore davantage, des cadres supérieurs de la City qui ont décidé d’apprendre la guitare pour leurs 40 ans, des passionnés de folk, des étudiants qui rêvent devant les vitrines et qui achèteront des médiators pour leurs collections, des rockeurs pures et dures dont ceux qui ne jurent que par le plus heavy du métal ou des punks aux cheveux fluorescents.

Je fais le tour des vitrines, regarde toutes des guitares et rentre dans un magasin. Des deux côtés de la portes s’élèvent des colonnes d’amplificateurs, d’énormes monstres noires empilés, de quoi équiper une salle de concert. Plus loin sont présentés de minuscules boîtes pas plus grandes qu’un cageot de milkman, avec l’inscription « meilleure vente de l’année ».

Au fond de la première pièce, je salue le propriétaire, il répond à peine, je devine une ou deux consonnes du « morning ». On dirait qu’il vient directement des années soixante-dix; les cheveux longs, une boucle d’oreille diamant, un t-shirt noir AC-DC et le regard strict et direct du rockeur.

Je passe dans la deuxième salle, un caverne d’Ali Baba, il y en a partout, une multitude de guitares accrochés aux murs et pleins d’autres rangés en rang sur les présentoirs.

Le modèle de mes rêves est quelque part sur le côté, une ovation shallow rouge brûlé inversé identique, comme celle du premier guitariste de l’église. Je demande de l’essayer, il me hoche la tête pour un oui, je m’installe sur un tabouret et commence à gratter timidement quelques accords, je ré-accorde et continue mes séries. Le vendeur reprend la guitare de ma main, la branche à un énorme ampli et commence un tour des meilleurs riffs de rock de l’histoire. Des années de ma vie défilent, les quelques notes de chaque morceau me font transporter dans des soirées, des voyages, des rencontres, des séparations, des joies ou des déceptions. Notre musicien continue avec « highway to heaven » et « stairway to hell »; les rockeurs sont d’accord, il est plus facile d’aller en enfer qu’au paradis. Qui a dit que les rockeurs ne sont pas spirituels?

D’autres clients rentrent dans le magasin et se rassemblent autour de nous, le pot pourri s’achève tristement toujours au paradis avec « tears in heaven », une chanson qui émeut des générations entières, Clapton l’avait composé en souvenir de son enfant disparu. Et nous chantons tous en cœur « nous ne nous reverrons pas, ma place n’est pas au paradis ».

Le vendeur se lève, me rend la guitare sans parler et part s’occuper de ses clients, il s’est souvenu qu’il était ici pour gagner sa vie.

Depuis ce jour je conserve l’ovation sur un trépied dans mon salon, je la reprends régulièrement, essuie la poussière, prends le temps de l’accorder et rejoue la liste de musiques du vendeur de Denmark Street, un jour j’aurai le même niveau que lui, j’y crois, j’ arriverai.

 

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Un tour de danse

Nous nous retrouvions tous les mercredis à la même heure à ce cours de danse. Chacun de nous avait passé une journée mouvementée au bureau avec les événements de tous les jours. Des urgences une fois traitées, elles sortaient à tout jamais des mémoires. Toute la journée, nous avions prévenu les collègues: « n’oubliez pas ce soir je pars tôt, j’ai de la gym », comme si parler de danse n’était pas très sérieux pour un jeune cadre, il vaut mieux dire gym, sport que tout cadre stressé devait pratiquer, « s’il y a une urgence après 6 heures, ce sera pour vous ou pour demain ».

Chacun de nous couru pour rattraper son métro, pour faire sa correspondance et enfin pour pouvoir rejoindre le club. Sans se voir, chacun se changea dans son vestiaire, le costume ou le tailleur gris anthracite furent changés pour des tenues de sport colorées, les chaussures de ville par des baskets très voyants et surtout confortables.

Nous nous retrouvâmes dans cette grande salle, le professeur plaça les hommes d’un côté et les femmes de l’autre. Nous nous saluâmes discrètement alors que le professeur eu commencé à montrer le pas de la danse. Chaque mercredi, l’effet de surprise, quelle danse eut-il choisi? un rock endiablé à éliminer toutes les frustrations de la journée et du métro; un tango trop difficile, compter les vites et les lents sans se tromper; ou un paso doble, où chaque homme gonfla son torse en se prenant pour un toréador puissant et fier. « Messieurs vous êtes les toréadors et mesdames les capes », disait-il. Avec toute la beauté et la grâce de la cape, je trouvai cette phrase dévalorisante pour les dames.

Après les explications, les exercices. Au début les hommes répétèrent leurs pas de leurs côtés et les femmes du leur. Une fois le pas maîtrisé, les hommes en cercle dos aux murs et les femmes en face, et la danse commença en musique, danser quelques pas avec son partenaire avant un changement de partenaire. Quand c’est à notre tour de danser ensemble, nous racontâmes toute sa journée, le métro, le cours de danse, les projets de la soirée, la danseuse d’en face qui ne reteint jamais le pas de base et continua à écraser les pieds des hommes. Ces quelques secondes furent tellement remplies que certains de nos vites et lents furent mélangés.

Vingt ans plus tard quand nous avons l’accasion de danser, nos pas de bases restent aussi difficiles mais ce n’est pas une raison de désespérer, un jour nous atteindrons la perfection et nous dépasserons ce couple de grands-parents toujours aussi impressionnants par leur grâce et leur dextérité.

 

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Vers le sommet

Il faisait encore nuit, je guettais leur arrivée par la fenêtre de la cuisine à la lumière des quelques éclairages publics. Soudain j’entendais un son très discret de derbakeh, un pull était glissé dans l’instrument pour l’étouffer, c’était le signal de rassemblement, ils arrivèrent, je courais les rejoindre dans la rue et nous continuons à avancer et d’autres nous rejoignaient.

Toutes ces files convergeaient ensemble sur une grande place, une fois tous les groupes étaient présents, nous prenions la route tous ensemble, au début en silence, notre chemin se faufilait à travers les maisons, l’ascension commençait. Dès que nous avions dépassé les dernières maisons, le groupe entamait des chants, les mêmes chants répétés tous les ans depuis des générations, une grande dévotion, encore plus importante en cette période terrible.

Le groupe avançait doucement, tantôt à travers la forêt de pin parasol et tantôt par la route. Les voitures avançaient au ralenti; en ce jour les piétons étaient très nombreux.

Le petit-déjeuner était toujours pris au même endroit, à mi-chemin du sommet. Le ciel réfléchissait les premières lueurs de l’aube. Nous étions installés à travers cette forêt au pied de chapelle. Chacun de nous avait trouvé place sur un tronc d’arbre ou un petit rocher et nous déballions nos tartines de labné et nos gourdes.

Les aînés se levèrent et reprirent les chants, ce fut le signal pour reprendre la route vers le sommet.

Au lever du soleil, nous étions là-haut, au sommet de la montagne, au pied de ce cône dominé par la statue. Nous remplirent nos gourdes, nous prîmes cet escalier étroit, une file montait pendant qu’une autre descendait, en haut de l’escalier chacun prenait à peine quelques secondes pour réciter une prière ou glisser un papier à travers le grillage avant de retourner sur ses pas.

Une grande messe en plein air avec une vue à couper le souffle. Une vue de notre ville, de nos maisons où nos parents à peine réveillés en ce jour de fête.

Puis nous reprenions notre chemin, cette fois ci à plat, de sommet en sommet vers le grand terrain de rassemblement. Au fur et à mesure, les chants étaient remplacés par des chansons, le genre de chansons à rythmer les pas des marcheurs. Les joueurs de derbakeh tenaient fermement leurs instruments dans leurs coudes et avançaient aux rythmes de leurs percussions.

Arrivés à notre destination, chacun avait son rôle, je me chargeait de rassembler le bois pour le feu, d’autres étaient à la découpe des tomates, du persil ou de l’oignon ou bien à griller la viande ou le poulet.

Après le repas, et une petite sieste, c’était le temps de la danse, les files se formaient en intercalant les filles et les garçons, tous se tenaient par une main et cette file avançait et se faufilait à travers les arbres, les tas de sacs, ou ce qui restait du feu. Au bout de la file se mettait le meilleur danseur du groupe, appelé la tête de la danse, il tenait sa voisine de quelques doigts et dansait une danse plus énergique, pliant les genoux jusqu’à toucher le solde et sautillant en chantant fort.

Après le rangement et le ramassage de nos restes, nous reprenions la route, la descente était rapide, chacun rejoignait sa maison en rapportant à sa famille un cierge, un sachet d’encens et un autre sachet avec un coton imbibé d’huile.

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L’appareil à soufflet

Dans une armoire de sa chambre, mon père gardait précieusement un vieil appareil photo. Un appareil d’un certain temps, le genre de boîte à cigares, sur une des faces se trouvait une lentille et sur l’autre une minuscule manette. Il suffisait de pousser cette manette vers la gauche pour que la boîte s’ouvrait et se déployait en une pyramide en accordéon avec une autre lentille au bout. La boîte à cigares devenait un appareil photo.

Mon père l’avait acheté d’occasion avec l’argent de ses premiers cours particuliers, l’ancien propriétaire l’avait vendu pour le remplacer par un modèle plus récent, plus compacte. Et puis mon père avait construit lui-même tout un équipement: une chambre noire en bois démontable avec une vitre rouge sur un côté. Il remontait cette cabane sur le balcon ou dans le jardin. La chambre noire a disparut depuis longtemps, mon père avait gardé des photos de cette œuvre, des photos de près, des photos de loin et sous tous les angles pour se rappeler sa passion de jeunesse pour la photo.

Me voyant intrigué par cet appareil, il m’expliqua tout le procédé, les heures qu’il passait dans sa chambre noire entre révélateur, bain d’arrêt, fixateur, séchage ou glaçage.

Ses photos, toutes en noire et blanc, étaient rangées dans une série d’album alignés sur une étagère de sa bibliothèque. Des albums que personne n’ouvrait depuis des années. Les photos étaient collées sur les feuilles avec des coins dorés. La colle n’adhérait plus et ainsi chaque page tournée révélait un nouveau tas de photos d’un événement de sa vie:  ses vacances, ses amis, ses élèves et peut-être ses amours. Je regardais sans poser de questions, à lui de choisir ce qu’il avait envie de raconter. Certaines photos bien réussies, d’autres mal glacées ou bien l’effet du temps avait grignoté une partie du décor. Certaines photos étaient collées entre elles, alors à chaque fois mon père retirait ses lunettes, rapprochait le tas de photos de son visage, se concentrait pendant des minutes et les séparaient en silence.

Je revenais très souvent admirer cet appareil photo et analyser son mécanisme primitif ou continuer mon exploration discrète des albums photos de famille. Au bout de plusieurs albums, le décor changea,  les imperfections disparurent, elles représentaient une autre période de sa vie, je retrouvais ma mère, des bébés avec leurs premiers sourires et leurs premiers pas. Mais cela n’était plus l’œuvre de cet appareil, l’ancien appareil n’est plus qu’une pièce de souvenir dépourvus de ses pellicules géantes.folding

L’arête de mer

Ce jour là, peu de gens étaient venus, nombreux restaient enfermés chez eux près de leurs postes  radios. Les nouvelles étaient terribles, il était difficile de l’ignorer; les coups de canons tonnaient d’un son très grave et lointain. Nous étions loin du front, les obus n’arrivaient dans cette ville que plusieurs jours après la reprise des combats. A chaque bruit de canon, nous entendions les prières et soupirs des gens.

C’était ainsi depuis le début de l’été, la guerre avait repris dans la capitale en dent de scie, certaines semaines calmes et d’autres semaines terribles. Les obus se rapprochèrent de notre ville à plusieurs reprises; ce jour là ils étaient encore lointains.

Nous étions installés sur ce canoë sans bord au dessus plat, une barque locale appelée l’arête de mer. Nous étions assis là-dessus avec l’insouciance et l’innocence de nos quatorze ans. Nous avancions sur une mer d’huile. D’habitude nous redoutions les canots à moteur qui, en passant près de nous, nous éclaboussaient d’eau de mer et puis leurs vagues déstabilisaient notre canoë. Aujourd’hui, aucune barque ne nous barrait la route, aucun moteur ne s’était rapproché de nous, aucune personne en ski nautique, la mer était à nous, c’est un sentiment de vide, de désespoir. Eh bien, est-ce que nous étions les seuls inconscients de toute cette ville?

Elle me passa la pagaie, et s’allongea sur le canoë, le soleil de septembre faisait bronzer sans brûler, me dit-elle; elle voulait en profiter, l’école devait reprendre dans quelques jours, mais, là rien n’était certain, tout cela dépendait des canons. Je ramais de toutes mes forces, des forces d’un garçon qui voulait montrer sa maîtrise, le canoë avançait en direction du port et s’éloignait de notre plage. Soudain deux coups de canons, moins loins que les précédents mais toujours pas sur notre ville. Quand les obus se rapprochaient, le port étaient souvent la première cible. Que faire? Je continuais à ramer et puis se mettant debout sur le canoë je dis: « nos sommes à la moitié du temps de location, il est temps de retourner ». Je laissai passer quelques secondes comme s’il fallait une pause d’insoucience avant de s’agenouiller  pour pagayer vers notre plage.

 

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